La violence canalisée 🥊
Pourquoi paie-t-on pour casser des assiettes ?
Hello tout le monde !
Comment allez-vous ? Le soleil est définitivement revenu et de mon côté, la retraite de yoga-anniversaire a fait un bien fou, entourée de gens très chouette, et surtout un océan de verdure 🧘♀️ Globalement, j’ai ressenti beaucoup de paix et de calme pendant ce temps de coupure, chose qui est rare ces derniers temps - et c’est la raison pour laquelle j’ai été d’autant plus choquée, en revenant à la réalité, de tomber par hasard au détour d’une pub, sur le concept de fury room.
Le contraste entre ce qui nous est enjoint à tous et à toutes (« apaise ton mental, élève ta vibration, deviens une meilleure version de toi même plus mesurée, plus forte, plus gnagnagnagna » et la proposition de valeur qui consiste à payer pour balancer des assiettes au sol avec violence m’est apparue comme un paradoxe intéressant à analyser (de manière très superficielle, vous le verrez, parce que j’entends qu’il y a sûrement un sacré paquet de couches dans ce sujet que je n’ai même pas frôlées).
J’espère que la lecture vous plaira !
Noémie
Il y a quoi dans ce case study ?
Une société devenue très lisse… mais seulement en apparence
La violence redirigée
La violence comme modèle économique et structurel
Et après ? Le collectif pour sortir de ce modèle
Temps de lecture : 12 minutes
[🤖 Cet article a été co-écrit en testant le support de Claude]
« Stressé, fatigué, envie de vous défouler ou de vous amuser ? Venez casser : écrans, vaisselles, meubles... dans la première Fury Room Parisienne. »
Non, ce n’est pas une blague : c’est un vrai concept, dont vous avez sûrement déjà entendu parler : à l’aide de battes ou de pieds de biche selon ses préférences personnelles, dans les fury rooms qui ont émergé à Paris, Lyon, Marseille, ou encore Toulouse, on enfile une combinaison de protection, un casque et des gants, et puis… on casse tout : assiettes, verres, ordinateurs et autres vieux téléviseurs. Mais attention pas de panique, « tout est recyclé après usage » affirme le site officiel de Fury Room.
La Fury Room, donc, ou rage room, littéralement « salle de rage » est un concept né au Japon, puis exporté aux États-Unis ou en Europe. Sur Google, les avis sont assez enthousiastes (et un poil flippants 😅) :
Depuis quelques années, ces lieux se multiplient dans les grandes villes. Rage room, fury room…. Quel que soit leur nom, la promesse marketing est la même : libérer sa colère, se défouler, évacuer le stress. L’expérience est vendue comme un moment cathartique, presque thérapeutique.
Et c’est intéressant, justement, de voir dans les retours d’expérience sur Google et dans le discours des marques concernées que l’objectif assumé des fury rooms est d’offrir un défouloir (un poil) extrême. Parce que, quand on prend un peu de recul, c’est tout de même un concept curieux, qui pose question : pourquoi diable doit-on payer pour casser des assiettes ? Et pourquoi diable a-t-on besoin de fracasser ces pauvres assiettes in the first place ?
Je crois que l’essor des fury rooms est le signal (pas très faible) que nos sociétés ne savent plus très bien quoi faire de leur violence. Et que nous, à titre individuel, ne savons plus comment gérer la nôtre.
Et, comme d’habitude, les logiques de marché ont trouvé un créneau juteux pour s’immiscer et venir faire du profit sur cette détresse à la fois individuelle et systémique.
Une société devenue très lisse… mais seulement en apparence
Même si on a tendance à l’oublier (ou à mettre tout ça sous le tapis parce que disons-le, ce n’est pas jojo), la violence jalonne l’évolution de nos sociétés depuis belle lurette : souvenez-vous, à une époque, on n’hésitait pas à brûler une pauvre petite vieille accusée de sorcellerie, à organiser une traque à l’homme affublé d’un drap blanc à capuche pointue sur la tête, à tronçonner du noble sur un échafaud, à provoquer un rival en duel, ou à caillasser des femmes jugées infidèles.
Mais au-delà des rapports brutaux de domination ancrés dans le genre, l’origine ethnique ou encore l’affiliation religieuse (hello les croisades), le développement des acquis sociaux ou les changements de régime se sont, eux aussi, rarement faits dans la joie, la bonne humeur et la bienveillance.
Mais le truc, c’est que depuis plusieurs décennies, notre société a entrepris un immense travail de domestication des émotions.
Colère, agressivité, frustration… Sont de plus en plus perçues et surtout présentées comme des dysfonctionnements qu’il faut apprendre à réguler pour être un individu fonctionnel dans une société apaisée, pacifique et juste (lol).
Et, bien entendu, pour devenir un être de lumière aussi doux qu’un petit mouton, les outils ne manquent pas. Une industrie gigantesque s’est développée pour contenir ce qui déborde : le marché de la wellness, estimé à des milliers de milliards de dollars (5,6 billions de dollars en 2022 selon Accor), qui nous vend retraites de yoga et de méditation, accompagnements thérapeutiques divers et variés, PNL, EMDR, séminaires de jeûne et randonnée, breathwork, développement personnel, coaching, tutos et conseils qui n’en finissent plus sur les réseaux…
Mais, paradoxalement, le mal être et la violence (vis à vis de soi et/ou des autres) gagnent du terrain. On parle désormais d’épidémie de la solitude. On parle aussi de polarisation de l’opinion, d’un glissement vers les extrêmes qui s’accélère. On parle d’être « post vérité » où chacun vit dans sa bulle et son bon droit, au mépris des autres.
Le vocabulaire de la santé mentale est aujourd’hui totalement normalisé et fait partie intégrante de la culture contemporaine : trauma, trigger, burnout, safe space, anxiété.
Des séries iconiques comme Euphoria en sont l’illustration parfaite :
Mettant en scène des lycéens de la Génération Z, Euphoria explore les différentes expériences que traversent ces adolescents et aborde de nombreuses thématiques comme la recherche de soi, les traumatismes, les relations amicales et amoureuses ou encore l’addiction.
Source : Wikipedia

Parfois, j’ai un peu l’impression qu’on a normalisé le fait que tout le monde était en PLS permanent et qu’on vit dans une surenchère perpétuelle des solutions bienpensantes : tu vas mal ? Fais du yoga ! Tu es anxieu.se ? Essaie donc les bains de gong ! Tu es déprimé.e ? Tu devrais faire une retraite Vipassanā, ça te fera du bien.
Sans. jamais. questionner. le. fond. du. problème.
(Je précise que je ne me moque pas de ces solutions, en ayant moi même testé ou en pratiquant au quotidien un paquet, notamment le yoga, la sonothérapie, le breathwork/pranayama et la méditation)
La violence redirigée
Bref. Le fond du problème, donc, c’est que la violence est toujours là, mais qu’elle a changé de cible. Elle est désormais orientée :
Vers nous mêmes. Prenons notre rapport au corps, par exemple. La haine de soi et l'injonction à la perfection physique n'ont jamais été aussi intenses et intériorisées. Et pourtant, elles arrivent sous des atours positifs, utilisant des mots comme le soin, la santé, le self-care. Retouches, liftings, injections, régimes prescrits par une application qui nous donne un score de santé ou de vitalité… On se soumet à des tortures qui abîment en douceur, graduellement. Nous sommes devenus nos propres bourreaux.
Vers les autres. La même logique s'applique à la manière dont on traite les autres. On unmatche des profils en quelques secondes sur les applications, on s’énerve sur un chauffeur Uber parce qu’il a tourné sur la mauvaise rue et nous a fait perdre 2 minutes sur le trajet, on contraint des personnes en situation de précarité à traverser une ville entière sous la pluie ou la neige pour nous livrer un burger. On optimise, on trie, on jette, on ghoste… Avec une désinvolture qui relève presque, franchement, de la psychopathie. Ce qui est fou, c’est que la brutalité relationnelle ne choque plus, parce qu'elle se justifie par la “souveraineté” et l’individualisme, des termes valorisés dans notre société. « Je ne dois rien à personne. Je suis ma première priorité. » C'est aussi une façon de dire que l'autre ne compte pas, ou pas autant.
Et pendant que nous sommes tous occupés à gérer notre violence personnelle (ou plutôt, à essayer de la canaliser et l’ignorer), entre deux sessions sur Petit Bambou ou à la salle de sport, une autre violence s'exerce, à une échelle incomparablement plus grande, et sans se nommer. Cette violence-là, elle a des acteurs et des bilans comptables.
La violence comme modèle économique et structurel
À tout hasard (ou pas), prenons Meta, aka l’oeil de Sauron. L’entreprise a largement documenté en interne (et dissimulé) le fait que ses algorithmes favorisent les contenus qui génèrent de la colère, de l’indignation, de la peur, car ces derniers sont ceux qui génèrent le plus d’engagement. La violence émotionnelle est le format qui performe le mieux.
Dans un autre registre, Amazon, par exemple, perpétue une forme de violence moins visible car logistique. Chaque livraison en moins de 24h repose sur des cadences de travail et des objectifs qui sont bien souvent dénoncés comme insoutenables et dangereuses pour l’intégrité physique et mentale des livreurs. La fluidité de l’expérience utilisateur a un coût salé, mesuré en accidents, en turnover massif, en précarité. Ce coût est externalisé sur des corps auxquels on ne prête aucune attention.
Et ce qui est fou, c’est que d’un côté, on a des entreprises qui produisent de la souffrance à grande échelle (intégrée dans un modèle économique). Et de l’autre, on a des entreprises qui monétisent cette souffrance en offrant des solutions : les fury rooms, les apps de méditation, le marché de la wellness dans son ensemble. La violence est devenue un produit d’appel et la détresse qui en découle, un marché juteux.
Et après ? Le collectif pour sortir de ce modèle
Camille Teste le résume dans son livre Politiser le bien-être :
Méditation, sport, coaching, thérapies, massages, yoga : prendre soin de soi s’inscrit souvent dans une logique néolibérale de consommation et de perfectionnement inatteignable. Coûteuses et normatives, les pratiques de bien-être ne s’adressent souvent qu’aux personnes jeunes, blanches, riches ou valides. Elles prétendent apporter des solutions individuelles à des problèmes collectifs ; or les petits gestes ne changeront pas le monde.
Il y a une première étape qui ne coûte rien : arrêter de traiter sa colère comme un problème personnel à régler seul. Le problème n’est pas la violence en soi, mais plutôt qu’on lui a retiré tout cadre collectif pour la contenir.
Les sociétés humaines ont toujours eu des espaces rituels pour ça. Les tragédies grecques, qui permettaient au public de vivre collectivement des émotions fortes. Ces espaces n’étaient pas des soupapes individuelles. Le carnaval, où l’ordre social était temporairement renversé. Les rites de passage, qui canalisaient l’agressivité des jeunes (surtout des jeunes hommes) dans quelque chose de structuré.
« Dans certaines sociétés traditionnelles, l’adolescent doit accomplir certaines épreuves telles que courir nu à travers un troupeau, participer à des combats de groupe ou sauter de la cime d’un arbre. Dans d’autres sociétés, le rite est effectué par un marquage corporel, des tatouages ou des scarifications »
Source : Wikipedia
Ces pratiques qu’on qualifierait sûrement aujourd’hui de barbares ou primaires sont en réalité tellement fondamentales. Tous ces rituels étaient collectifs, codifiés, porteurs de sens. Ce qu'on a aujourd'hui à la place, c’est une vieille salle poussiéreuse et capitonnée, où il faut lâcher 50€ pour casser des verres, seul ou entre collègues pour faire du “team building”. L'expérience est individuelle, marchande, ne crée aucun lien et ne transforme rien.
Je ne dis pas qu’il faille supprimer les fury room - au contraire, elles sont mieux que rien et offrent certainement des espaces de soulagement à beaucoup de gens. Mais il me semble important de nommer la violence exercée par les entreprises et l’aspect structurel, relationnel et diffus qu’elle a pris. Quels seraient les équivalents contemporains des espaces rituels d’autrefois ? Des lieux où la colère collective puisse s’exprimer, être entendue, être dirigée vers quelque chose ? Des formes de conflit qui ne soient ni niées ni privatisées, cadrées par du commun ?
On voit bien que les réseaux sociaux sont aujourd’hui l’un des exutoires privilégiés de cette colère. Mais leur nature immatérielle les rend aussi peu efficaces, voire contre-productifs.
Je n’ai pas la réponse aux questions que je pose - mais j’espère explorer ces sujets dans les mois à venir. Alors si ils vous parlent, faites moi signe et n’hésitez pas à me recommander des auteurs, des idées, des structures qui offrent des pistes.
À très vite, Noémie
Pendant ce temps-là, sur la planète Marketing 🪐
🧠 L’avenir appartient aux artisans neurodivergents. C’est pas moi qui le dit, c’est le CEO de Palantir ! Il a récemment partagé au magazine Fortune sa prédiction : seuls deux types de personnes réussiront à l’ère de l’IA : les ouvriers et profils manuels, ou les « neurodivergents ». Les écoles de commerce et d’ingénieur françaises en PLS.
La com pour les robots. Les marques ne parlent désormais plus seulement à leurs abonnés : avec les algorithmes qui jugent les contenus, les “non-followers” deviennent aussi importants, voire plus, obligeant à penser le contenu pour des audiences froides.
😢 Chute de crédibilité augmentée. Une enquête de Science et Vie révèler que la confiance des donateurs chute lorsque les ONG utilisent des images générées par IA dans leurs campagnes, après que 17 d’entre elles aient tenté d'utiliser des visages synthétiques dans leurs campagnes pour préserver l'anonymat des victimes.
👔 L’ère du workslop arrive. Vous pensez être méga productif.ve avec vos 5 écrans et Claude / ChatGPT / Gemini qui tournent à balle ? Think again. Harvard Business review alerte sur le concept de Le « workslop » généré par l’IA, qui nuirait gravement à la productivité en entreprise.
✨ Coachella is dead. Coachella, en 2026, ce n’est plus un festival mais plutôt une vaste machine à contenus : voyages sponsorisés, expériences brandées et influenceurs font passer la musique au second plan, comme le rapporte Gens d’Internet.
🤖 Vers la parent-IA-lité ? Que se passera-t-il quand les enfants accorderont plus de confiance à ce que dit leur chatbot qu’à leurs propres parents ? Usbek et Rica pose la question, et un psychiatre tente d’y répondre.
💸 Le prix du fake. C’est bien mignon, ces petites vidéos de Trump version Lego en train de prendre l’apéro avec le diable publiées par l’Iran, mais concrètement, combien coûte la désinformation ? On a enfin une ébauche de réponse : 417 milliards de dollars au niveau mondial, selon une analyse de Sopra Steria. Ouch.
👑 Tomber du piédestale. Ça chauffe pour Adobe. Face au géant historique, une nouvelle génération d’outils créatifs casse les prix (voire devient gratuite), transformant la concurrence face au leader en guerre d’accès plutôt qu’en guerre de fonctionnalités.
🍫 L’affaire des KitKat. Après s’être fait voler 12 tonnes de barres chocolatées KitKats entre l’Italie et la Pologne, Nestlé a réagi avec brio en orchestrant une campagne marketing virale et en créant un « Stolen KitKat Tracker », permettant à chacun de vérifier le numéro de série de son KitKat pour voir s’il fait partie du convoi disparu.
🏍️ Harley tente le tout pour le tout. Après des années ponctuées de critiques et de sorties de route, Harley-Davidson lance Ride, une plateforme de marque globale misant sur sa communauté, présentée comme une innovation mais lue par de nombreux médias comme une tentative de survie. La marque semble en effet ne pas se porter à merveille.
🥊 Maine 1 - 0 metadata. Une nouvelle législation en cours d’adoption dans l’État du Maine (États-Unis), prévoit de geler la construction de nouveaux centres de données consommant plus de 20 mégawatts. Take that, les GAFAM !
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Merci et on se retrouve pour la prochaine édition dans deux semaines,
Noémie





hyper éclairant, merci ! j'avais déjà repéré le Camille Teste, mais tu m'as donné envie de passer en mode lecture. je me pose également de plus en plus de questions autour de l'individualisme de notre société, j'ai bien envie de lire plus à ce sujet...
super intéressante lettre ; ça vient beaucoup enrichir ce que j'avais pu spotter de ma fenêtre.
Il y a aussi pas mal de littérature en cours sur pourquoi la brutalisation et la physicalité ont de nouveau le vent en poupe (surtout chez les jeunes mâles), où l'idée est qu'en gros dans un monde où on contrôle peu de choses, le corps est une façon de se rassurer et d'avoir une emprise sur un élément de nos vies.
Et sinon, j'avais écrit sur le "violemment correct" comme nouveau politiquement correct si ça t'intéresse : https://laurentfrancois.substack.com/p/violemment-correct